mardi 20 mai 2008

007 - Palio Fever

En vérité je n'ai aucune idée du titre du prochain James Bond. Tout ce que je sais, c'est que le blondinet en costard viendra faire un tour du coté de Sienne aux alentours du Palio (clavier italien, pas d'accent circonflexe. Deal with it.) D'authentiques prises avaient été faites à l'occasion du Palio de juillet 2007, qui avait vu vaincre la Contrada dell'Oca (L'oie, couleurs rouge, vert et blanc) Cependant, respect des traditions médiévales oblige, la production n'avait pas obtenu le droit de noyer la place de caméras ni d'utiliser un hélicoptère. Fin mars de cette année, les équipes de tournage sont revenues envahir la ville, la faisant passer pour un gigantesque studio en plein air. Un matin, alors que j'arrivai Orti di Tolomei comme à mon habitude, je découvris mon magnifique paysage ruiné par la présence de quatre grues tendant des cables au dessus des toits. Sans doute des travaux, ai-je alors pensé. Un soir que je revenais d'un diner, j'empruntai une rue un peu au hasard, et me retrouvai dans une situation des plus étranges : des façades factices avaient été construites et placées quelques mètres devant les façades authentiques. Etranges travaux de rénovation. Ou peut etre était-ce le diner qui avait été plus arrosé que je ne l'avais pensé. La réponse me vint le lendemain. Encore surprise du mystère de la veille, je voulus satisfaire ma curiosité. Et au pied d'une des grues, tout s'illumina : « SET CINEMATOGRAFICO » disait le panneau, une expression que chacun sera en mesure de comprendre, je pense. Voilà qui explique les grues et les cables, les batiments factices et les nouvelles règles de circulation. Le jeu, à partir de ce moment, a consisté a éviter les équipes du tournage dans leurs déplacements. Pendant une bonne semaine, ils étaient occupés à monter une cascade à base de combats sur le toit d'un bus aux confins de la Via Pantaneto. Puis, l'action s'est déplacée sur les toits de la ville, pour une course pousuite aérienne. En ces jours, il était fréquent de croiser des hordes d'américaines et d'anglaises à la poursuite de Daniel Craig. Il était aussi fréquent de les entendre raconter leur déception quand elles se rendaient compte que le type blond en costard qui avait sauté du bus était le cascadeur doublure de l'acteur, et non la star elle-même. Puis, le tournage a continué dans les rues de la ville. C'est à ce moment là que la cohabitation est devenue difficile. Au hasard des rues, on pouvait se heurter à un employé en veste de chantier jaune fluo, à l'amabilité du videur du boite. « ça va pas etre possible. » « Et… ça va pas etre possible pendant combien de temps ? » Derrière lui, une horde d'employés s'affaire entre micros et caméras. Tous reconnaissable au badge « 007-Crew » suspendu à leur cou. Fort bien, je fais un détour. « SET CINEMATOGRAFICO – VIETATO L'ACCESSO » Ah ! Laissez moi deviner… ça va pas etre possible ? Les tension ont atteint leur paroxysme aux alentours du 15 mai. Je descendais sur la Piazza del Campo par un beau matin, me dirigeant de très bonne heure vers la bibliothèque (véridique, j'allais prendre un café dans un bar vers la bibliothèque) quand je découvris la place sous un nouveau visage. Des barrières en bois avaient été disposées tout autour de la Place, ne laissant que quelques ouvertures afin de permettre un passage en diagonale. L'après midi, des gradins à l'allure médiévale avaient été montés devant le Palazzo Pubblico. Le lendemain (toujours sur mon chemin vers la bibliothèque), le coté horizontal de la place avait été ensablé. Corrigez moi si je me trompe, mais il n'est pas nécessaire d'avoir vécu un Palio pour deviner ce que ce décor est censé inspirer. Mais le Palio n'est pas un décor de cinéma. Pour les gens d'ici, c'est l'apothéose d'une année de préparation, d'attente et de tensions. « La Terra in Piazza » est un événement sacré, un véritable rituel. Amener la terre sur la place comme pour le Palio mais simplement pour quelques prises de vues n'est rien de moins qu'un sacrilège. Le surlendemain, la place n'était plus accessible. Alors que les équipes avaient auparavant colonisé la Piazza del Mercato, s'en faisant leur camp de base, en ce jour le front avait avancé sur la plus belle place du monde. Tentes, camionnettes, caméras, rails, grues pour les prises aériennes, un véritable saccage artistique du lieu sacré. Dans les tribunes, une horde de jeunes en collants et costumes d'époque ; il y a fort à parier que seuls les jeunes ont bien voulu se preter au jeu, les anciens ayant sans aucun doute refusé de participer à cette mascarade-sacrilège. Sur la place, une cent-cinquantaine de figurants, payés à hurler à tue-tete afin de recréer la folie populaire de l'événement. Toujours en quete de bibliothèque, j'évitais le bazar de la grande place en passant par sa petite jumelle, la piazza del mercato, délaissée de ses occupants. De tous, sauf le plus intéressant : une voiture de sport noire passablement amochée. Mais la tente de protection et le garde du corps à l'amabilité caractéristique trahissent la supercherie ; la voiture n'est pas amochée, elle est « maquillée ». Et le panneau « NO PHOTO PLEASE » confirme implicitement qu'il s'agit bel et bien de LA voiture de l'agent secret, à un stage avancé de destruction. (L'absence de portière avant gauche suggère une sortie en plein vol). Le lendemain, je trouvais la Piazza del Campo déserte, comme à l'accoutumée ; à la bonne heure. Suivant mon parcours habituel, je m'engageai dans la Duprè, ascendante jusqu'à l'Orti di Tolomei. Perdue dans mes pensées, mal réveillée, je remarque à peine que la rue semble bien plus peuplée que d'ordinaire, notamment pour un vendredi matin à huit heures et quelques. C'est alors que je reconnus le caractéristique badge au cou d'une jeune femme arretée, un café à la main. « 007-CREW ». Mauvais signe. Je sens que « ça va pas etre possible »… La rue prend un sec virage à gauche, avant d'accuser une pente sévère. Une cote étonnament vide maintenant que j'y pense. D'ordinaire, il y a des voitures garées sur la droite, et d'autres qui passent constamment sur la gauche, cette rue étant une des rares ouvertes à la circulation automobile. Arrivée au porche qui marque la fin de la Dupré, surprise ! Toute l'équipe est en place pour la prise de vue ; c'est la « descente des marches » à l'envers. Bien m'en a pris de m'en aller vers la bibliothèque en ces heures matinales, une demi heure plus tard, l'accès aurait été coupé pour cause de tournage de scène de crash. Quelque chose me dit que la folle course poursuite dans les rues de Sienne devrait finir quelque part au sommet de la Duprè ; peut etre meme au dessus de la fontaine de l'Onda si les angles de disposition des caméras ne m'ont pas menti. Ce cirque a duré plus d'un mois et demi. C'était amusant au début, mais très lassant sur la fin, pour tout le monde. La file interminable des camions qui engorgent la Piazza del Mercato, les barrières-surprises bloquant les rues au hasard des prises étaient autant de réjouissances collatérales qui rendaient totalement incompréhensible l'exaspération des autochtones. Ce sont, au contraire, les techniciens de set qui sont les plus hargneux et agressifs, et à juste raison d'ailleurs ! Ils essayent de bosser, merde, et les gens n'arretent pas de se mettre dans le passage, prétextant d'habiter dans la rue ! C'est lassant. En résumé, l'exaspération des uns et la lassitude des autres ne font pas bon ménage. Il était temps que cela cesse ! Que ces manants otent leur chantier de mon parcours quotidien, et leurs sales grues de mon paysage !

Certains auront noté que l'information la plus excitante de ce mail n'a rien à voir avec James Bond, mais plutôt avec le fait que je me dirige quotidiennement vers la bibliothèque à une heure matinale indécente. Elle est folle ou elle bluff ? Ni l'un, ni l'autre. Elle vérifie une fois de plus la constance de la morale de l'indémodable fable ; l'Erasmus ayant festoyé toute l'année se trouva fort dépourvue lorsque l'heure des examens fut venue. Un classique dont on ne se lasse pas. Droit consitutionnel italien et comparé le 11 juin, droit administratif le 12, droit du travail italien le 17, droit de l'union européenne le 23. Une cadence digne de la première session du premier semestre de deuxième année, et pas de cours de socio ou d'éco sur lesquels on pourrait impunément faire l'impasse. Que du droit, matière dans laquelle « meubler » ne fonctionne guère. Je ne cherche ni compassion ni pitié, comme vous l'aurez déduit vous-meme, je l'ai bien cherché ! Je l'ai d'ailleurs cherché plus loin en m'infligeant un cours d'espagnol, comme si tout cela ne suffisait pas à m'occuper de l'aube au crépuscule. A ceux qui sont à la recherche de sensations fortes, je ne saurais que recommander l'apprentissage d'une langue étrangère dans une langue étrangère. Résulat garanti. Vous coupez tout lien avec votre langue maternelle, votre langue naturelle. Vous obligez votre cerveau à jongler avec les concepts UNIQUEMENT, sans pouvoir à coup sur mettre un mot dessus. Vous comprenez le mot en espagnol, vous ne connaissez pas l'équivalent italien, vous ne vous souvenez pas du francais. Et vous voilà en possession d'un mot qui désigne un concept connu, simplement, vous avez oublié le mot francais qui désignais ce concept. Le schéma traditionnel de traduction instané « j'entends – je comprends » se complique d'une étape en langue étrangère : « j'entends – je traduis – je comprends ». De langue étrangère à langue étrangère, le schéma n'est plus valable. « j'entends – je saisi le sens ». Il m'était déjà arrivé de mélanger des langues étrangères ; on traduit un anglicisme, ou vice et versa, qui ne l'a jamais fait ? Il ne m'était jamais arrivé de mélanger deux langues étrangères sans m'en rendre compte. On me parle espagnol, je réponds du tac au tac ; « en espagnol s'il te plait Clémence » me demande la prof. Je la regarde confuse ; n'ai-je pas répondu en espagnol ? C'était de l'italien. Chaque heure de cours est une véritable torture intellectuelle. Six heures hebdomadaires, et j'en sors lessivée, incapable de parler. Mon cerveau ne sait pas quelle langue choisir, ma bouche ne sait pas quelle prononciation articuler. Une bonne demi heure de silence et je retrouve la capacité à choisir « une chaine ». Tout le monde me répète que les langues étrangères, c'est comme le vélo, ça ne s'oublie pas. Une comparaison à laquelle j'adhère sans réserve, si on file la métaphore : le vélo ne s'oublie pas, mais qui s'en va en faire trente kilomètre après un an d'inactivité s'expose à de sérieuses douleurs musculaires. Le vélo demande un entrainement régulier et progressif. Une constance dans l'effort. Il en va de meme pour les langues étrangères ; après un an d'immersion totale en italien, et autant d'absence de pratique de l'espagnol, je sens que l'ascension du col va tirer sur les mollets. Examen écrit le 3, oral le 9. L'oral porte sur un livre à lire en ITALIEN (voilà qui va m'etre d'une aide précieuse dans mon effort de ne PAS mélanger les deux langues…) et sur un cours portant sur… le journalisme espagnol. C'est là que le bat blesse. J'aurais pu, je pense, mettre de coté mon vif ressentiment vis-à-vis des charlatans de l'information, si on ne m'obligeait pas en parallèle à SUIVRE l'actualité espagnole sur les journaux en ligne. Pire encore, on me demande de choisir un thème traité sur plusieurs jours par différents périodiques, et rédiger un commentaire-synthèse de cinq à sept pages (en espagnol, cela va sans dire). Là, rien ne va plus. C'est comme si on me demandait de travailler pour un cours, ce qui dépasse le domaine du ridicule pour flirter avec l'inacceptable. Où va-t-on, je vous le demande un peu. Blague à part, cette fumisterie me demande un effort considérable, et j'ais d`autres chats à fouetter si vous me passez l'expression. J'ai un springbreak en Calabre à venir, coup d'envoi mercredi soir, et prolongation des festivités jusqu'à dimanche soir. Et oui, malgré le tournage de James Bond, malgré l'avalanche d'examens, MALGRE le journalisme espagnol et les tortures linguistiques, la vie à l'italienne reste un long fleuve tranquille où les erasmus coulent des jours heureux… En toute impunité.

Mon ordinateur privé d'écran a décider de rester retranché dans cet état fort peu coopératif. J'ai donc le choix entre l'ordinateur de ma colocataire, qui a l'inconvénient d'etre finnois et de me parler dans une langue illisible, ou les ordinateurs de la fac, astucieusement dotés d'une « CYBER PATROL » apparemment configurée pour bloquer Facebook, iGoogle, et tous les sites funs.

Mais heureusement, les sites des journaux espagnols sont accessibles. La vie est mal faite.

A un de ces quatre

C.


PS : conjugaison des verbes au passé simple, courtesy of http://www.la-conjugaison.fr/ . Je ne sais pas le conjuguer en français, mais sans problème en espagnol et en italien. La classe ou pas ?

1 commentaire:

Piero a dit…

Ah, tu ne t'appelles pas Célimène mais Clémence en fait ? ;-)

Il n'y a pas d'accents circonflexes mais c'est très bien écrit, comme toujours.

bon courage !